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Mon principal domaine de recherche est la philosophie de la logique, du langage et de la cognition. J’ai par ailleurs étudié la logique mathématique ainsi que les modèles logiques en sciences humaines, informatique théorique et théorie du langage.

Ma thèse de doctorat est une étude philosophique de la géométrie des démonstrations et de la théorie de l’interaction logique. Plus précisément ce travail était consacré à l’élaboration d’une phénoménologie des structures et des dynamiques dont la logique mathématique fait la description formelle. Mon but était d’évaluer le pouvoir expressif des théories récentes, en les remettant notamment dans le contexte épistémologique de leur développement. La finalité était de rendre envisageable la production de modèles conceptuels utiles aux sciences humaines.

J’ai ainsi identifié plusieurs modèles de représentation qui m’ont amené à concevoir une approche différentielle et intégrée de la signification et de la formalisation. Ces modèles pourraient permettre de clarifier certaines conceptions et d’adapter des formalismes puissants grà¢ce à une analyse en termes de processus cognitifs et d’interactions.

Mon travail actuel s’articule donc autour de trois thématiques : l’ancrage cognitif de la signification et la théorie formelle de l’interaction l’épistémologie comparée des notions d’interaction, de processus et de dynamique l’application à l’étude des dynamiques linguistiques et normatives


1. Formalisation des interactions humaines et des actes de langage

Depuis deux ans, j’ai développé une large partie de mon travail autour de la formalisation en ludique de situations pragmatiques [1].

Un des premiers travaux sur cet axe a été de développer une formalisation des situations de dialogue en ludique (voir [ST5]). Par ce moyen nous avons montré que la ludique est un cadre pertinent pour l’analyse et la formalisation des dialogues. Nous avons ensuite affiné nos méthodes pour enrichir le modèle, qui était au départ très formel. Nous avons choisi de nous focaliser sur le dialogue du fait de sa ressemblance structurelle et conceptuelle avec les interactions ludiques, mais aussi, dans l’idée d’une théorie pragmatique plus étendue que la simple formalisation des dialogues, du fait de la centralité du phénomène dialogique dans la constitution de l’intersubjectivité et de son rà´le dans la théorie de la connaissance

La question logique de savoir comment s’établissent les connaissances est remplacée ici par celle de savoir comment l’exploration mutuelle des structures de justification permet d’établir des connaissances (vues comme des noyaux stables d’interaction).

Je me suis penché notamment sur la formalisation de situations conventionnelles (vente et achat, échange, dialogue téléphonique), sur la formalisation des stratagèmes de Schopenhauer et de quelques sophismes classiques. L’essentiel de l’analyse développée dans ce cadre porte sur la manière dont se réalisent les rencontres, et donc sur la forme que peut prendre chaque micro-interaction :

Dans la màªme optique, je travaille aussi sur la formalisation des actes de langage et l’extension de la théorie classique (voir [ST6]).

Nous définissons des actes de langage ludiques (ALL) comme une structure apte à remplir certains tests, et dont l’interaction produit une modification du contexte.

Ce modèle possède deux couches de représentation. La première, la plus primitive, est constituée par les interactions en contexte. Elle comprend donc les structures qui supportent l’acte de langage. La seconde, plus abstraite, est le résultat de catégorisations réalisées par les agents, sur la base des interactions réelles entre actes de langage et avec le contexte.

Cette double articulation ouvre la voie à la prise en compte du caractère relatif des actes en fonction de sa structure, du contexte et de l’observateur.

Ainsi, chaque type d’ALL correspond à une catégorie dans la couche abstraite, et chaque ALL d’un certain type est une structure appartenant à cette catégorie. Les ALL sont polymorphes. Ils sont insaturés en tant qu’unité dans la mesure o๠une structure d’ALL est en attente d’interaction : elle ne se définit qu’une fois insérée dans un contexte. Mais elle est saturée en tant que composition, au sens o๠elle est déterminée par sa structure, et notamment par les sous-structures qui la composent et qui peuvent appartenir à une catégorie particulière dans la couche abstraite. De fait, le modèle permet donc de rendre compte des différentes réalisations possibles d’une màªme structure, et donc de sa catégorisation, en fonction de l’épreuve qu’elle subit dans le contexte.

Le corps de l’acte de langage est bien sà »r caractérisé par des pré-requis (\mathcal{C}_1,...,\mathcal{C}_n \subset \mathcal{C}), et des effets attendus (\mathcal{E}_1,...,\mathcal{E}_m \subset \mathcal{E}). Il est donc de la forme :

Un effet dans \mathcal{E}, une fois produit, peut àªtre requis pour un autre acte et donc appartenir à \mathcal{C}. On a l’interaction suivante :

On définit ensuite la dynamique d’interaction entre actes de langage. Pour \mathscr{L} un acte de langage choisi dans la catégorie \mathcal{C} \vdash \mathcal{E} : si le contexte contient la structure \mathscr{D} \in \mathcal{C}, alors, l’interaction de \mathscr{L} avec le contexte converge vers \mathscr{E} \in \mathcal{E}. Sinon, l’interaction diverge

Ces formalisations connaissent pour l’instant une progression régulière et plutà´t encourageante. Dans une perspective critique, il faut néanmoins reconnaà®tre que les difficultés rencontrées sont encore nombreuses, et qu’elles rendent compte de l’étendue du travail qui reste à accomplir. Certaines sont liées à la nature màªme du travail de formalisation logique, d’autres à l’ambition spécifique de cette application.

Ces travaux comptent parmi les principaux résultats positifs du programme PRELUDE, projet conduit avec le soutien de l’Agence Nationale de la Recherche de 2006 à 2009 sous la direction d’Alain Lecomte. Ils constituent une partie importante du noyau dur constitué pour le projet LOCI proposé en ANR en 2010 (voir section 5).


2. Les ancrages cognitifs de la signification

Dans le cadre des groupes de recherche pluridisciplinaires auxquels je participe, j’ai axé une partie de mes recherches sur la question des ancrages cognitifs, psychologiques et sociaux de la signification. Les travaux de Bernard Teissier et Giuseppe Longo, sur la signification des concepts géométriques, ceux de Pierre Livet sur la signification des opérateurs logiques attestent du renouveau de cette réflexion dans un champ qui va des mathématiques à l’ontologie. Je m’intéresse, pour ma part, à la signification des langues naturelles et la théorie de la communication. Il s’agit notamment d’élaborer un cadre conceptuel tenant compte de l’interactivité des agents, pour rendre compte de la signification des actes linguistiques.

Cet axe tente de concilier la posture sémiotique issue des travaux de Saussure et de la tradition structuraliste en sciences humaines, avec les apports des sciences cognitives dans une perspective qui, tout en n’étant pas strictement computationnaliste, emprunte néanmoins à la logique des notions essentielles.

Nous partons du principe que la représentation s’organise autour de systèmes de symboles matériels, l’être humain ayant une tendance inconsciente à l’interprétation au moyen de symboles. Dans l’analyse des systèmes symboliques nous portons plus particulièrement notre attention sur le processus qui donne lieu à l’occurrence d’un symbole plutôt qu’au supposé contenu psychique ou à une prétendue référence externe censée lui donner son sens. Enfin, nous supposons que l’usage des systèmes symboliques structure l’esprit et que nous pouvons donc développer par ce moyen une étude dynamique et plastique de la construction de sens et de connaissance.

Afin de m’assurer de l’intérêt de cette démarche, j’ai d’aillleurs effectué des observations avec des psychologues entre 2005 et 2007 qui m’ont permis d’acquérir une connaissance de terrain dans le champ psychosocial.

Du point de vue théorique, j’ai d’abord élaboré des correspondances entre les grilles conceptuelles en théorie de la démonstration, théorie de la signification, théorie de la connaissance et théorie des types. Ces grilles, qui sont évidemment en perpétuelle amélioration, ont pour objectif de permettre une compréhension et une mise en relation plus aisée des différents concepts. Nous prenons comme point de départ l’isomorphisme de Curry-Howard, qui définit la correspondance entre preuves et programmes. Cet isomorphisme a permis un enrichissement mutuel des disciplines concernées (logique, mathématiques, informatique), et le développement de nouveaux champs de recherche à partir des années 1960.

Nous avons là un espace opératoire, fondé autour de la notion d’interaction entre processus, dont il s’agit ensuite de tirer un maximum d’interprétations et de liaisons conceptuelles.

Du point de vue conceptuel, je me suis concentré depuis 2006 autour de l’analyse des concepts de signification, de connaissance et d’information. Au cours de ma thèse, j’avais déjà identifié en sémantique formelle trois niveaux d’analyse pour la signification logique. Ces trois niveaux correspondent à la différence que l’on peut faire en logique entre une proposition (local), une démonstration de la proposition (fonctionnel), et l’interaction entre des démonstrations (relationnel). Je tente désormais de systématiser cette analyse pour concevoir un modèle complet, comme en rend compte le tableau ci-dessous :

ConnaissanceSignificationInformation
Local Accès Attente Inscription
Fonctionnel Processus Usage Flux
Relationnel Concurrence Attraction Intensité

3. Interactions sociales et normatives

Modélisation de l’apprentissage de la langue des signes

Un terrain particulièrement propice à l’observation concernant le rà´le de l’interaction dans l’apprentissage est celui de la Langue des Signes. Les études sur cette dernière se sont beaucoup développées dans les dix dernières années principalement autour de Christian Cuxac et de son équipe à Paris 8, basées sur des concepts de sémiotique plus que de linguistique au sens strict.

Les concepts classiques en linguistique comme celui de double articulation (phonème / morphème) ou bien ceux de la syntaxe (appliqués et applicables principalement aux langues configurationnelles) sont brouillés, voire absents lorsqu’on se penche sur la Langue des Signes. Il n’est pourtant pas question de prétendre que celle-ci se résume à un pur jeu de mime, o๠n’importe quel enchaà®nement de "tagmèmes" serait possible. S’il y a une syntaxe de la Langue des Signes, elle est dans un espace à trois dimensions et de ce fait ouvre un champ de possibles que n’ont pas les langues orales. L’apprentissage dans un tel contexte peut difficilement se ramener à la fixation de quelques paramètres données par une "Grammaire Universelle" : il s’agit en fait de régler une gestuelle largement iconique par interaction avec une autre gestuelle.

Sur cet axe, je collabore avec l’équipe de langue des signes (dirigée par Christian Cuxac) du Laboratoire Structures Formelles du Langage de Paris 8, sur l’observation in vivo d’interactions (séquences vidéo) et la fourniture attendue d’outils logiciels pour améliorer la détection et l’analyse des stratégies adoptées par des signants s’initiant à une nouvelle langue des signes.

J’ai notamment développé une maquette logicielle permettant de formaliser des situations de jeu entre partenaires dont les stratégies sont représentées par des arbres, dont les noeuds sont étiquetés, comme en ludique, par des listes d’actions possibles ou des attentes de telles listes en fonction du signe employé. Il en ressort des itinéraires privilégiés à l’intérieur de l’espace de toutes les séquences action-réaction possibles.

Etude de la communication en situation de conflit

En 2007, j’ai pu mener des observations sur les conflits d’entreprise ayant entraà®né une procédure juridique non-judiciaire. J’ai alors procédé à de nombreux entretiens pour collecter des données. L’objet de l’observation était de comprendre la manière dont le conflit était né, les étapes de sa construction, les phases décisives ayant mené à son aggravation ou sa résolution. Le corpus était constitué par l’ensemble des documents écrits disponibles, ainsi que des commentaires des protagonistes en narration subjective.

Grà¢ce à ce travail, nous avons pu observer en situation réelle quelques points de notre théorie. En effet, il est alors patent que la stratégie de chaque interlocuteur se base sur l’interprétation de l’intention qui prévaut à la stratégie de l’autre. On remarque aussi que, malgré les apparences, les intentions des interlocuteurs ne sont jamais manifestes et que les représentations ne sont pas congruentes màªme après la résolution du conflit. Nous en sommes venus à supposer que la différence entre situations conflictuelles et non-conflictuelles réside dans la manière dont l’interlocuteur se positionne et le type de schèmes d’interprétation qu’il utilise à l’égard de l’autre.

Je souhaite renouveller ce travail sous la forme d’une étude complète qui sera notamment reliée à mes travaux sur l’ancrage psychosocial de la signification. J’ai notamment un projet de collaboration avec Jean-Claude Abric (Psychologie Sociale) et Pierre-Yves Gilles (Psychologie du développement), qui a été engagé à l’occasion de l’intégration de plusieurs de leur(e)s étudiant(e)s sur les projets d’expérimentation sociale que j’ai dirigé chez Résurgences\footnoteJ’ai notamment participé à la formation de trois étudiantes en Master Professionnel, dans le cadre de stages pour l’obtention du titre de psychologue en entreprise (Peggy Asciak, Coralie Hana-Elias, Deborah Romain), et je participe à l’encadrement d’une thèse en entreprise sur les représentations sociales du travail chez les demandeurs d’emploi en insertion (dirigée par J-C. Abric)..

Etude longitudinale des interactions dans une entreprise d’insertion

Depuis près de dix ans, je collabore étroitement avec l’association Résurgences, dans laquelle j’ai réalisé plusieurs projets d’expérimentation sociale. Résurgences est aussi très impliquée dans le projet ANR ’LOCI’ (voir section 5) en tant que partenaire privé du projet en collaboration notamment avec l’Université de Paris 8, l’Institut de Mathématiques de Luminy et le Queen Mary College (University of London).

J’y ai notamment mis en place tout l’infrastructure d’évaluation, de démarche qualité, de formation et d’encadrement. Cette infrastructure a plusieurs particularités qui en font un excellent objet d’étude. D’abord, l’organisation des différentes fonctions a été choisie pour faciliter leur coordination mutuelle. La fonction de production par exemple est entièrement intégrée à la fonction pédagogique, et inversement.

Ensuite, la démarche d’amélioration de la structure est entièrement intégrée à l’organisation grà¢ce à une évaluation permanente de l’impact de l’organisation sur les parcours, sur la production et la mobilisation des salariés.

Enfin, cette organisation a aussi été pensée pour générer des données utiles pour la compréhension et l’évaluation de l’action. Ce qui permet aujourd’hui de pouvoir fournir plusieurs années de données exploitables.

Résurgences, structure de recherche et d’action en sciences sociales, met à disposition de mes recherches à venir ces données anonymisées. Le processus d’évaluation de l’organisation, placé sous ma responsabilité, est toujours en cours d’amélioration, ce qui laisse espérer une pérennisation et un renforcement de l’expérimentation. à€ ce titre, l’association envisage d’accueillir deux thèses qui porteront spécifiquement sur ces questions.

Au titre des expérimentations sociales, nous avons par exemple testé sur plusieurs années différentes organisations du travail, en comparant leur impact sur les salariés, le bien-àªtre au travail, la réussite en termes d’insertion, en termes de qualification des salariés à la sortie du dispositif...

Au fil des ans, un mode organisationnel a ainsi été sélectionné qui permet une régulation permanente et équilibrée, en impliquant notamment dans la démarche d’amélioration et d’évaluation tous les salariés quel que soit leur niveau d’engagement, leur position hiérarchique et leur niveau de qualification.

Ce travail important n’a pour l’instant pas été formalisé. Mais par la quantité et la qualité des données récupérées, il est envisageable de les valoriser assez rapidement par la production d’une première étude de synthèse qui pourrait àªtre produite dans les douze mois.


Thèse

J’ai effectué mon doctorat sous la codirection de Pierre LIVET (philosophe) et Jean-Yves GIRARD (mathématicien).

Pour ce travail, l’Institut de Mathématiques de Luminy a assuré mon accueil physique, et le Département de Philosophie de l’Université Aix-Marseille a financé mon allocation.

La soutenance a eu lieu en 2006 devant un jury composé de Michele ABRUSCI (philosophe, logicien), Gabriella CROCCO (philosophe), Jean-Yves GIRARD (mathématicien, logicien), Pierre LIVET (philosophe) et Frédéric NEF (philosophe).

J’ai obtenu la mention "très honorable, avec félicitations du jury". Une version révisée de ma thèse sera prochainement publiée aux Presses Universitaires (courant 2008).

Ma thèse de doctorat est une étude philosophique de la géométrie des démonstrations et de la théorie de l’interaction logique. Plus précisément ce travail était consacré à l’élaboration d’une phénoménologie des structures et des dynamiques dont la logique mathématique fait la description formelle. Mon but était d’évaluer le pouvoir expressif des théories récentes, en les remettant notamment dans le contexte épistémologique de leur développement. La finalité était de rendre envisageable la production de modèles conceptuels utiles aux sciences humaines. J’ai ainsi identifié plusieurs modèles de représentation qui m’ont amené à concevoir une approche différentielle et intégrée de la signification et de la formalisation. Ces modèles pourraient permettre de clarifier certaines conceptions et d’adapter des formalismes puissants grà¢ce à une analyse en termes de processus cognitifs et d’interactions.


Samuel Tronçon - 2014